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Les vingt ans de Vurt !

Pour fêter un peu en avance les vingt ans de la sortie de Vurt, le blog de l’éditeur Anglais Tor a interviewé Jeff Noon, principalement sur le processus et les conditions de création de son premier roman.

Un article très intéressant à retrouver ici

 

 

Pixel dust

Jeff Noon prépare la sortie d’un nouveau livre cette année : un amalgame de plus de 2000 de ses tweets. L’ouvrage s’intitulera « Pixel Dust ».

L’auteur l’a annoncé le 7 Février sur son compte tweeter Voir l’annonce ici

Changement de Statut

Changement de statut

 

Nouvelle inspirée par l’univers de Jeff Noon.

1.   Petit accident

 

Manchester, le 5 Décembre.

 

Cher Journal,

 

Je tiens tout d’abord à m’excuser. Je sais que je n’ai pas été très fidèle depuis ces quinze derniers jours, mais ma vie a été éraflée par un léger accident. Non, non ! Rassure-toi, il ne s’agit pas d’un ongle cassé – ma phobie – ou d’un changement de look trop radical de notre déesse LadyGaga. Non. Mais je dois t’apprendre pourquoi je t’écris depuis mon lit à l’hôpital-centre de recyclage de Vaz International, suite à un petit attentat terroriste de rien du tout dont j’ai été  – en toute modestie – la principale victime.

Comme tu dois t’en douter en lisant ces lignes, ça y est, c’est enfin arrivé. Mon changement de statut est officiel depuis déjà quatre jours : je suis désormais un robot, une machine. Un produit.

J’ai atteint la semaine dernière le point de non-retour, la limite officielle des 51% de masse non biologique dans mon organisme. J’ai perdu ma citoyenneté, mon emploi, mon nom, dont seul reste le M de Michèle, auquel s’ajoute l’âge de mon décyclage – on a renoncé à parler de recyclage tant la dégradation était flagrante. Je suis donc M-36 : robot à tout faire, du moins en attendant mon affectation définitive. La faute à ce crétin de PG-48, terroriste anti-décyclage – mais peut être devrais-je parler de libérateur de notre cause, à présent que je me retrouve de l’autre côté du bistouri ? Ce salaud m’a explosé le bras, l’œil et trois vertèbres.

Les meilleurs tacticiens du désir et empromologistes ont travaillé sur ma nouvelle enveloppe : ils me devaient bien cela ! Pendant plus de cinq ans, j’ai aidé mon mentor et patron Paul Grimm à recycler des humains déclassés, afin qu’ils puissent trouver une nouvelle place, une nouvelle utilité dans la société. C’est lui qui a inventé le principe du formatage cérébral – qui est loin d’être son plus grand succès puisque je suis encore consciente, encore là, à te parler à toi, mon confident. Les spécialistes du marketing, assistés des mécano-médecins, viennent de me greffer ma cinquième et dernière chaîne de publicité active sur le front –  Spook, toujours un goût d’avance ! – ce qui devrait m’aider à payer les frais engendrés par mon nouvel état.

Selon le principe Grimm-Pool, l’opération de formatage aurait dû me faire perdre conscience – au sens littéral. Elle aurait dû envoler mes sentiments et autres souvenirs. Bref, mon ancienne vie afin de faire plus de place à la suivante, un peu à la manière de nos chers conducteurs de Xcabs, si efficaces et discrets. L’échec parait flagrant, mais pour tout dire,  certains mots, réflexes ou expressions me paraissent effectivement inhibés, pas tant en réflexions qu’au niveau de la sortie, de l’expression, rendant encore plus difficile l’ajustement à ma nouvelle vie.

Prenons le cas de mes premières annonces, par exemple – car en tant que produit, ma tâche principale est de communiquer, et ce, principalement sur moi-même. Comment faire dans ces conditions, celle où les mots ne sortent qu’aseptisés ? J’ai pourtant commencé à rédiger des messages : mon avis de décès tout d’abord, qui est de ma responsabilité en tant que propriété provisoire de mon ancienne entreprise, la Vaz International, qui est donc devenu mon décycleur. C’est d‘ailleurs Marie, ma meilleure amie, qui s’est chargée de la procédure. Je continuerai à leur appartenir tant que je n’aurais pas de propriétaire définitif, ce qui nous amène à mon annonce d’employabilité, qui devrait me permettre de trouver quelqu’un pour me racheter et m’assurer une place correspondant à mon nouveau statut. La rédaction a bien débuté, mais les problèmes se sont accumulés dès que j’ai voulu passer à la description du produit. Bien entendu, mon côté humain a tenté d’en faire un peu trop, de gonfler mon CV. Mais tout ce qui sortait était encadré de tags intitulés <publicité mensongère> <message supprimé> ou <ne pas lire>.Comme si j’étais soumise, censurée par ma moitié mécanique. Depuis, je me surprends de plus en plus à insérer des morceaux de codes dans les messages que j’écris.

En ce qui concerne ma vente, l’estimation de ma valeur vient de s’achever : je vaux soixante-seize milles livres. C’est quand même beaucoup pour une machine. La faute à mes implants esthétiques offerts à grands frais par mon mari pour nos anniversaires – fesses, seins bien sûr, mais aussi nez, pommettes, cils. Le lot a une valeur de quarante-cinq mille livres. La machine en vaut vingt-cinq milles et la chair six milles. Ici, comme ailleurs, on retrouve bien la hiérarchie moderne des valeurs : l’apparence en premier, puis l’outil de travail et derrière – éloigné au possible – le facteur humain.

Que dire de plus ?

<Sensations> Plus grand chose aujourd’hui. Peut-être suis-je à travers, au-delà. Au-delà de la brûlure qui est devenue mon monde, la seule part d’humanité qu’on m’a laissée. Les états de douleurs que je peux désormais distinguer, anticiper. Mes implants qui luttent avec ma chair. Je suis en guerre avec moi-même, et sans anesthésiant puisque je ne suis pas sensée ressentir quoi que ce soit. <intensité ++> Les douleurs imbéciles de mes membres absents. Douleurs fantômes, imaginaires mais plus réelles encore car impossible à arrêter, à anesthésier. Les douleurs anticipées, les souvenirs de douleurs, les douleurs soudaines qui vous prennent au milieu des douleurs attendues.

<intensité –>

La douleur et l’attente : je ne peux plus que ça maintenant. Je reste, je me contente d’exister et d’attendre la suite. </Sensations>

<Souvenirs variation =  » désirs ; frustrations « > Marcher les pieds nus sur la plage, écrire avec mes mains, lire avec de vrais yeux, mes yeux avec leurs pupilles qui déconnent mais qui sont les miennes. Ne pas entendre un son de vieux ressort à chaque fois que je veux bouger ma tête ou ce qui l’a remplacée. </Souvenirs>

 

2.   Robot au foyer

 

Manchester, le 20 Décembre,

 

Cher Journal,

 

Finalement, grâce à la prime veuvage et surtout à la réduction sentimentale offerte aux anciens conjoints <Publicite> parce que Vaz a du cœur ! </Publicite> mon mari a finalement pu me racheter à bon prix. J’en suis ravie pour lui, qui rêvait depuis toujours d’avoir son propre cyborg domestique. Désormais robot d’entretien, j’ai été intégrée au système domotique de ma propre maison. Il est tellement fier qu’il a fait venir tous nos amis pour m’essayer, chacun à leur tour.

<Ironie > Après quinze ans d’une vie professionnelle bien remplie en tant qu’ingénieure et chercheuse en biomécanique, je ne peux m’empêcher d’y voir une perte de mes talents, mais l’on ne peut changer les lois, et encore moins le système, surtout lorsqu’on a contribué à les créer ! </Ironie>

<Note> Remarque à supprimer lors de l’archivage définitif. </Note>

Etant encore humaine à 43%, je bénéficie de certains privilèges par rapport aux autres appareils ménagers, mais ceux-ci s’estomperont au fur et à mesure du remplacement de mes derniers organes par des appendices plus utiles et optimisés pour mes tâches.

Je sens déjà ma chair rouiller. Entropie paradoxale de mon corps amélioré. Il durera sans doute encore cent ans. <Correction> 134.7 ans avec une précision de +-3% </Correction> Mais je serai déjà partie. Insidieusement, un nouveau fluide coule dans mes artères, coule mes sens, les naufrage. L’huile primordiale qui chassera, un jour prochain, totalement le sang. Marée noire de mon corps, esprit englué, rempli de <Tags>.

Mon corps. Ce merveilleux petit cercueil de chair et de métal, de sang et d’huile. Partouze d’organes mêlés aux circuits imprimés. Je sens ce qui reste de moi – le moi organique – hurler au contact permanent avec l’acier. Les maîtres de l’intrusion ont joué et j’ai perdu. La frontière séparant l’organique de la ferraille passe désormais à l’intérieur de mon cerveau. La dépendance insupportable envers ce qui me détruit, ce qui m’éloigne chaque jour un peu plus. Je m’écarte, m’évaste toujours un peu plus. Je suis désormais reliée, intégrée à la totalité de la maison, dont je contrôle chaque circuit. <Conclusion>Je me perds </Conclusion> Mais comment oser encore blâmer quiconque ? Ma gueule, ma gueule de pierre qui ne peut plus sourire, recouverte, entourée de publicités, méconnaissable aux yeux de mes enfants, de mon mari qui a, de toute évidence, préféré oublier mon origine. A croire que c’est lui qu’on a formaté. Cette maison que je fuyais pour aller travailler est désormais mon corps. Je suis devenue une version moderne de la femme au foyer.

Avant de le vivre moi-même, avec toutes ses conséquences, je n’avais jamais perçu le processus de décyclage <Definition> l’humain recyclé en robot, déclassé </Definition> dans tout ce qu’il avait d’inhumain, d’humiliant pour l’espèce humaine, plus encore que pour ceux qui le subissaient. Tout s’est passé si logiquement que nous n’avions rien vu, nous avions toujours une raison, une excuse. Ce sont les premières phases de test de cette technologie qui nous ont forcés à prendre des mesures radicales pour couper les liens entre l’être et son ancienne famille. Même le terme d’être pour qualifier un robot est nouveau pour moi. A vrai dire, nous les considérions comme des châssis vides, évidés de leur esprit et subissant simplement des réflexes, comme des poulets à têtes coupées qui continuent à courir, des imitateurs de vies qui ne leur appartenaient plus.

A cette époque, je considérais même le formatage comme la mesure la plus humaine devant les réactions d’hystérie des familles de personnes décédées qui continuaient à recevoir des bribes incompréhensibles de messages qu’ils attribuaient à leurs proches. Le comité moral et religieux chargé de statuer sur cette affaire avait pourtant été clair : un être constitué à majorité de matériaux non organiques ne peut être considéré comme un être humain. On parlait alors pour évoquer ces incidents de court-circuit émotionnels, de prises de conscience débranchée. Autant de stratagèmes des communicants pour nous faire manger leurs mensonges. Mais Paul Grimm, que savait-il ? Qu’avais-je fait de ma vie si elle se résumait à mon travail ? Pourquoi avais-je autant négligé ma famille ?

<Souvenirs variation =  » regrets « > Ma vie avant : ma relation en pointillés avec Roger, mon mari et les enfants. Quand je fais le point, sur ce sujet, une seule personne reste. Mon amie Marie que j’ai rencontrée sur les bancs de la fac, et qui m’a donné le goût des mots lors de nos compétitions de mots-croisés que nous rédigions l’une pour l’autre. Elle m’écrasait littéralement. Je ne l’ai jamais battue, un vrai génie. Puis viennent des images du travail sous l’égide de notre mentor, Paul Grimm, qui fut aussi notre patron. Je pense que l’attraction que Paul avait sur nous tenait plus à son charisme, à sa passion pour les énigmes qu’à son physique –si je suis tombée amoureuse de lui lorsqu’il était mon enseignant à la fac, c’était d’un amour intellectuel, entre deux esprits. </Souvenirs> Toutes ces choses ordinaires que j’ai laissé filer, que je n’ai pas retenues. Tous ces messages cassés du passé, ces avenirs bouchés. Il ne semble ne plus y avoir de sens. Mon cerveau a réellement été détraqué par le formatage. Comment suis-je censée fonctionner dans ces conditions. Si d’autres êtres que moi ont subi le même ratage, je comprends les bugs, les redémarrages intempestifs. Comment est-ce que je fonctionne ? Où est mon mode d’emploi ? Tout est fragile, les banques de données sont perturbées, les connexions rompues. Puis, je m’extirpe à grande peine de la machine et la regarde. Je me regarde.

J’attends la nuit et son cocktail de certitudes anesthésiantes. Dans la maison, tout est tranquille. Les enfants dorment, Roger dort. Hier, Marie l’a appelé. Depuis ma mort, elle prend des nouvelles de ma famille comme si c’était la sienne. Nous sommes toujours restées proches, collègues et amies, poursuivant nos inlassables parties de mots-croisés avec pour thème la physique quantique, les lois de la robotique ou des sciences cognitives. J’aimerais pouvoir dire qu’à sa place, j’aurais fait de même, je me serais occupée de sa famille. Mais j’aurais sans doute été trop occupée, accaparée par mon travail, mes recherches.

Maintenant, mes recherches portent principalement sur moi. Je recherche des sources non corrompues, des données claires. Quelle est ma taille exacte, mon poids ? Suis-je la maison ? Suis-je le reste de corps, 43% d’une humaine ? Si l’on ajoute la maison, l’humain passe à 0.3%. Je ne m’en émeus même pas, il s’agit juste d’un nombre, une donnée à classifier. Ma biodégradation est, de toute façon déjà programmée, inévitable. Autant profiter du peu de temps qu’il reste à ma conscience pour être utile.

Les fêtes approchent et je m’active pour les préparer au mieux. A vrai dire, il s’agit de la première fois, aussi loin que je m’en souvienne, depuis la naissance d’Alex. Pauvre petit bonhomme, j’étais trop absorbée par mon travail, je ne me suis pas assez occupée de lui. Il n’a jamais vu d’arbre de Noël. Ce n’est encore qu’un bébé, mon Alex. J’aurais dû mieux veiller sur lui quand je le pouvais encore. Ce temps est-il passé ? Suis-je condamnée à avoir été une mauvaise mère pour mes enfants ?

Soudain, Sophie vient à moi en image, en son. Sophie. Ma Sophie. Mon premier enfant, mon premier échec. Douze ans d’erreurs, de mauvaises décisions. Mon travail m’a avalée deux ans seulement après sa naissance. Je voulais rattraper le temps perdu, ne pas perdre ma carrière. Je voulais qu’on ne me prenne pas pour une pondeuse, être une superwoman, changer le monde. Je ne l’ai plus réellement vue depuis. J’ai traversé sa vie, elle a traversé la mienne. Depuis mon recyclage, elle m’a fait découvrir les groupes musicaux à la mode. Elle m’a abonnée aux PixelKids magazine, se sert de mon système de diffusion pour faire passer LadyGaga en boucle dans sa chambre. Je ne comprends rien à cette musique, à cette personne qui habite le corps de ma fille. Tout passe, hors de ma portée. Hors de la portée de mes sens, de ma conscience du moins, dont le champ semble se rétrécir au fur et à mesure que celui de mon corps, de l’entité que j’habite, s’accroît.

Hier, Alex est venu me voir. Il cherchait quelque chose qui lui manquait, des bras pour le bercer. Et il m’a vue, moi. J’en suis sûr. Il a regardé à travers, au-delà. Au-delà de la machine et a vu sa maman. Il est resté près d’une heure comme ceci, tout près. J’aurais presque pu le toucher, si mon programme de limitateur d’interaction n’était entré en jeu. Il semble que la seule chose qui fonctionne dans mon programme grandiose soit ce qui m’empêche de parler, de toucher, de caresser.

 

3.   Révolution – connexion

 

Manchester, le 1er Janvier,

 

<rage> Salope ! Petite pute ! Truie ! Aaaaaaa :(aa ;[aaaaa00110100aaa0001aaaaargh !

Comment ai-je fait toutes ces années pour ne rien voir ? La rage brûle mes circuits. Elle et lui ?

Dans mon lit, dans mes yeux. Devant tous mes moniteurs, caméras, microphones, capteurs intelligents et souples intégrés au lit même. J’étais là, bien plus qu’avec un corps.  C’était comme s’ils avaient baisés sur ma peau. </rage>

Ce n’est pas grave, je lui ferais payer plus tard. Pour le moment, je suis en train de lui concevoir une grille de mots croisés, comme au bon vieux temps, à son image :

 

Tout d’un coup, sans comprendre pourquoi, je me suis calmée. Non, c’est faux. J’ai été calmée. Comme si la part mécanique en moi avait réagi à mes émotions. Une sorte de contrôle mental. Peut-être que le formatage cérébral a fonctionné finalement, peut-être est-ce juste un processus progressif ? Suis-je en transition ?

Je remarque qu’à chaque nouvelle entrée dans mon journal, j’ai le réflexe de décrire de plus en plus mes émotions, mes souvenirs, toutes ces parts d’humanité qui persistent en moi sous la forme de tags, de morceaux de codes, comme pour mieux les analyser, les annoter. Pour décrire la scène dont je viens d’être témoin, cette partie robotique qui représente désormais la majorité de mon être a simplement envie d’écrire :

<Information>

<Emotion intensite = 50>

<Sujet> Relation extra-conjugale  </Sujet>

<Personnes impliquees>

<Entité biologique prenom =  » Roger  » description =  » fils de pute « />

<Entité biologique prenom =  » Marie  » description =  » Salope  » />

<Entité mécanique ancien_prenom =  » Michèle  »
nouvelle_designation =  » M_36 « description =  » la conne de service  » />

</Personnes impliquees>

<date de debut de la relation =  » 3 ans  » />

</Information>

Depuis trois ans, il me trompe avec ma meilleure amie, quel cliché ! Je vais la tuer, cette truie ! Il l’a même amenée chez nous pour les fêtes, l’a présentée à nos enfants. Hier soir, il m’a fait faire la cuisine pour eux. Je me sens détruite, pire que toutes les lobotomies, les formatages. C’est mon passé qu’on formate. La douleur apaise mes réflexions morbides. La chair me réveille, me sort de la torpeur de cette mort programmée que je sens venir. Mais ce matin, tout va changer.

Ça a d’ailleurs déjà commencé à Noël où j’ai remplacé les disques de LadyGaga que nous avions déjà prévu d’offrir à Sophie contre des vidéos éducatives. Elle les jettera probablement, mais j’espère que ça la fera réfléchir, au moins un peu.

Mon petit Alex passe désormais presque toutes ses nuits à mes côtés, je lui ai construit une cabane à l’intérieur de moi, c’est comme s’il était revenu dans mon ventre.

J’en profite aussi pour le bercer, rattrapant le temps perdu, grâce à une version plus sûre du système Muse créé par David Pool et qui réagit à la perfection aux gargarismes de mon petit bonhomme ainsi qu’aux bruits de la ville autour de nous, les contrebalançant élégamment.

Mais revenons aux choses sérieuses. Marie est en train d’écrire un mail. Un petit court-jus sur ton clavier devrait suffire à lui régler son compte. Bonne année, salope ! J’espère que tu apprécieras ton nouveau rôle de sapin de noël.

<Rapport interne> Interférences sérieuses entre le programme sentimental et l’inhibiteur d’interactions. Des mesures devront être prises rapidement </rapport interne>

 

4.    Le fantôme dans la machine

 

Manchester, le 5 Janvier,

 

<Formule de politesse> Cher Journal, toi, mon seul ami, </Formule de politesse>

< Ecran publicitaire>

Ce Journal vous est offert par les pixel kids : toujours une octave au-dessus des autres ! </Ecran publicitaire>

<Analyse de la situation : Echec relatif>La salope a finalement survécu à ses brûlures. Je ferai mieux la prochaine fois si je la croise de nouveau. </Analyse> Mais rien n’est moins sûr. Ses blessures, d’une gravité extrême, ont entrainé son décyclage d’office. <Note> Bien fait pour sa gueule ! </Note> J’ai entendu hier mon <Rage> crétin d’ex-mari se lamenter sur le fait qu’il avait été incapable de racheter son corps, faute de discount – il voulait se faire son petit harem ou quoi ? C’est finalement notre ancienne entreprise qui l’a rachetée. Un de nos anciens amis lui a dit qu’elle s’occuperait désormais la sécurité du labo. Ça me donne une sacré envie d’aller foutre le bordel chez eux. Mais j’ai d’autres priorités désormais.

Depuis deux jours, tout empire. Je peux sentir les câbles se connecter à mes neurones, les détourner. Même mes sens sont atteints. En voyant Alex ce matin, j’ai signalé à la cuisine :

< Notification>

<Destinataire> Machine à café <option : chocolat chaud> </Destinataire>

<Action> Le fils de notre propriétaire est levé </Action>

</Notification>

Alex deviendra-t-il un jour simplement cela pour moi ? Le fils du propriétaire ? Pourrais-je encore m’apercevoir dans ses gestes ? M’émerveiller de reconnaître mes yeux, mes défauts ?

Serais-je encore sa maman ?

<Victoire> Sophie a fini par apprécier les vidéos éducatives. Elle n’avait pas vraiment le choix, puisque c’est tout ce que ses écrans lui passaient en boucle <Liste> télé, Smartphones, tablette personnelle, tablette scolaire, panneau de contrôle domotique, écran publicitaire de confort affectif personnel, posters interactifs </Liste>. Elle a pris ça pour une campagne publicitaire de très grande ampleur, ce qui a immédiatement fait monter en flèche son intérêt pour le produit. Ses notes aussi commencent à remonter. Néanmoins, comment être heureuse ? Comment puis-je oublier à quel point ma vie était fausse ? Je scanne des signaux de vie, mes signaux de vie dans la pluie d’informations, d’ondes et de fréquences interférées qui constituent désormais mon esprit.

Hier, je me suis surprise à supprimer des souvenirs de ma vie passée. <Diagnostique>Pas assez de place sur ce disque dur qui était il y a six mois encore mon cerveau. Qu’ai-je effacé ? Des cascades d’images et de mots chavirent ma conscience, trop douloureux désormais. Il faudrait peut-être mieux oublier, tout oblitérer.

Je ne peux même plus devenir alcoolique désormais, comment se bourrer la gueule lorsqu’on est un robot ? Je n’ai même plus ça. Tous mes réflexes humains sont à revoir, à formater – à moi de faire leur boulot ? Lorsque j’étais humaine, je tapais mes questions sur mon moteur de recherche et je trouvais toujours un bon millier de personnes qui avaient eu le même problème. Bien sûr, ce serait stupide. Insensé. Après cinq bonnes minutes de délibérations avec moi-même, j’ai tout de même tenté le coup… et trouvé ma réponse !

Il y avait, à vrai dire, un véritable réseau de sites dédiés à mon problème, ainsi qu’à d’autres du même genre : comment dire à ses enfants qu’on les aime sans leur parler…

Au début, j’ai pris ça pour une blague, mais les témoignages étaient divers et réalistes. Vécus. Ils parlaient à mes circuits aussi bien qu’à ma chair qui se raidissait devant certains récits : que faire quand votre conjoint veut vous recycler ? Quand ai-je fait l’amour pour la dernière fois ?

<Sentiments>J’oscillais constamment entre joie et horreur : je n’étais plus seule, mais cela voulait dire que j’avais ruiné la vie d’un nombre incalculable d’entités sensibles. Le formatage du cerveau se révélait être une véritable escroquerie, pas uniquement dans mon cas, comme je l’espérais au départ, mais pour probablement la quasi-totalité des personnes déclassées. Je lisais désormais avec honte les blogs, les annonces, toutes ces traces ignorées par les non-robots, sans doute perçues comme des boutades, et qui traçaient l’ombre, le contour de mon erreur et de celle de Paul Grimm. Notre désastre. </Sentiments> Ces sites servaient aussi de points de ralliement à des groupes anti-décyclage et anti-pubs, avec des slogans du type <Message subversif> quand la pub n’est pas là, les cerveaux dansent </ Message subversif> <Note> Envoyer une copie de cette entrée au service juridique de Vaz International pour enquête et contre-propagande </Note> ou d’autres nettement plus vulgaires et moins poétiques – l’un n’empêchant toutefois pas l’autre, en principe.

Parmi toute cette micro-galaxie virtuelle, un personnage semblait omniprésent. C’était lui qui répondait ou qui modérait les sites les plus importants et débutaient les conversations vers lesquelles j’allais le plus souvent. De plus, et c’était ce qui me piquait vraiment, il utilisait la même désignation que <Emooooooo !– <Rapport> Surchauffe des circuits émotionnels : Déconnexion de la prise de conscience en cours </Rapport> l’ignoble abruti qui m’avait privé de tout ce que j’avais : PG-48. Alors, au bout de quelques jours, je n’ai pas pu m’empêcher de le contacter. A ma grande surprise, il me répondit aussitôt.

<Dialogue>

–          Bonjour Michèle.

–          Vous connaissez mon vrai nom ?

–          Bien sûr. Après tout, c’est moi qui t’ai libéré de ton corps et de tes préjugés.

–          C’est… c’est vous ? Vous êtes le vrai…

–          C’est exact. Je suis actuellement détenu en quartier de haute sécurité, théoriquement en isolement total, mais c’est moi qui ai conçu quasiment tous leurs systèmes, alors…

–          C’est impossible, c’est Paul Grimm qui… Paul ?

</Dialogue>

<Analyse> J’étais furieuse. Comment Paul avait-il pu me faire ça, à moi ? Malheureusement, j’eu mes réponses. Paul Grimm me raconta en esquisse et au gros trait son histoire, du moins le segment de vie duquel j’avais été absente. Elégie saturée d’humanité. Il était encore un enfant surdoué lorsqu’il avait commencé sa carrière professionnelle sous l’aile du grand David Pool, l’inventeur malheureux du système Muse. A la disparition de ce dernier, il avait repris le flambeau sans en être vraiment prêt. Lorsqu’il s’était aperçu, une quinzaine d’années plus tard, de la lourdeur de ses erreurs sur la méthode de formatage cérébral, sa direction lui avait demandé du temps pour rectifier le tir. Ils avaient temporisés.

Paul avait découvert que le formatage cérébral agissait à la manière d’un virus, une spore qui se développait à l’intérieur du cerveau de sa victime, se nourrissant de ses synapses. Son mentor, le professeur Pool était le véritable inventeur de la technique et ne lui avait pas révélé le détail du processus, le reléguant au statut de simple technicien procédant aux opérations. Mais le travail de retro-engineering qu’il effectuait depuis son décès lui avait permis d’établir que Pool avait échoué dans sa tentative pour supprimer les parties du cerveau jugées indésirables, comme les émotions ou les souvenirs. A leur place, il implantait ce parasite à la fois biologique et mécanique qui analysait progressivement le comportement de son hôte à la manière d’un scanner, puis coupait les connexions alimentant certaines zones du cerveau.

Le processus était tellement complexe, reflet du génie et de la folie de son inventeur qu’il lui avait fallu plusieurs années pour le comprendre, et surtout pour croire ce qu’il avait compris. Puis, un jour, alors qu’il s’apprêtait à rendre public ses découvertes, il avait subi un accident malheureux. Bien entendu, ne pouvant se passer de ses connaissances – surtout à présent qu’il avait rassemblé toutes les pièces du puzzle – la société l’avait racheté après son déclassement et l’avait installé au sein de son système, qu’il avait tout de suite tenté de faire exploser. Après un premier échec cuisant qui l’avait poussé à la fuite et à la clandestinité, il était devenu ce fameux terroriste animateur du réseau anti-déclassement qui avait fait une entrée brutale et définitive dans ma vie. Pour se justifier, il me dit qu’il n’avait pu se résoudre à me laisser continuer à utiliser le formatage de cerveau, qui avait en réalité comme finalité de supprimer la possibilité d’un lien entre l’être libellé en tant que robot et le reste du monde.

<Diagnostique interne>Il me fallut un moment avant de digérer. Il m’avait décharné. Il s’excusa mais me dit qu’il se devait de lutter contre ce monstre qu’il avait contribué à créer. Bien entendu, je pouvais voir sa logique. Un sous-programme de raisonnement l’avait déjà analysé et me rendait une copie que j’aurais voulu déchirer. Il m’avait empêché de nuire, en somme. Ma rage s’éteint sans que je le veuille vraiment. Je lui dis que je comprenais, ce qui était au moins à moitié vrai, et que je voulais l’aider. Je me sentais soudain petite et merdeuse. </Diagnostique interne>

<Dialoggggggggg///STOP AVEC CES …. DE TAGS – CECI EST MON JOURNAL —

<Note>

Module d’analyse désactivé sur demande du programme émotionnel de transition

</Note>

–          Je suis désolé ma petite Michèle, mais je ne vois pas comment tu pourrais m’être utile.

–          Je pense savoir qui contrôle en ce moment les accès et comment passer au travers de ses barrages.

Je lui parlais alors de Marie, de son petit accident et de ce que Roger m’avait appris sur son emploi actuel. Je la connaissais mieux que personne, si quelqu’un pouvait hacker un système qu’elle gardait…

–          Oui, mais il y a encore plusieurs choses dont nous n’avons pas parlé. Le système dans lequel nous devons rentrer est… spécial.

–          C’est-à-dire ? J’y ai travaillé, tu le sais bien, et je n’ai jamais rien vu d’étrange.

–          En tant que chercheuse, tu n’accédais qu’aux fichiers sur ordinateurs de manière classique. Au mieux, tu as dû pouvoir consulter une simulation ou deux à l’aide d’un casque de réalité augmenté : pathétiquement plat. Là, on passe à autre chose. Mais il est vrai que j’ai besoin de quelqu’un car il y a des règles à respecter. Là où nous allons, on ne va jamais seul !

Paul m’expliqua ensuite qu’il n’y avait aucun rapport entre ce que j’avais vu et ce contre quoi nous allions devoir nous battre. Il conclut en me disant que je devrais patienter plusieurs jours avant de pouvoir y aller et qu’il me ferait parvenir le nécessaire. Quelle ne fut pas ma surprise en ouvrant mon colis : Une connexion USB reliée à deux pinces et… une plume.

Une petite note manuscrite m’expliqua comment je devais connecter la prise USB à mon ordinateur, puis les pinces à la plume et enfin … mettre cette dernière dans ma bouche – sans que la question du pourquoi soit évoquée !

<Rapport interne> Prière d’accélérer la transition entre le programme originel de l’hôte et le nouveau système d’exploitation. De nombreux bugs sont à préééé—TA GUEULE !

 

 

5.   Hacking

 

Manchester, le 12 Janvier,

 

Cher Journal,

 

Ceci est ma dernière entrée. Les évènements de la veille reviennent sur mes yeux, sous mes paupières, mes oreilles, continuent à envahir mes sens. Je suis libre désormais, décodée, sans ces crétins de <tags> et autres programmes de validations de mes émotions et de mes mots. Mais à quel prix ?

La première chose qui me vient est le goût de la plume, sa texture douce, loin de mes craintes. Elle a glissé dans ma gorge, chatouillant mon palais. D’abord, il n’y eut rien, puis… Connexion : nous y étions. La partie robotique en moi a dû cracher des montagnes de code à ce moment-là, pour décrire ma peur, mon émerveillement, le bon et le mauvais.

Etre dans le système, c’était être à l’intérieur d’un monde – littéralement à l’intérieur. Nous marchions à l’intérieur d’une sphère. Il n’y avait ni sol, ni plafond. Tout était à la fois sol et plafond. Il n’y avait pas de gravité, mais nous ne flottions pas non plus. Les objets et les gens demeuraient juste posés là, à la surface. Terme abstrait ici, dans ce lieu de toute façon virtuel.

Au loin, d’autres sphères semblables ou des cubes. Mais ce monde n’était pas froid, pas métallique, au contraire. De toute évidence, les concepteurs avaient ressenti le besoin d’autre chose. Loin des clichés des films et livres spécialisés, on avait recréé de l’humain. Du biologique. On aurait pu se croire à l’intérieur d’une cellule organique, d’un organisme vivant possédant ses propres règles. D’ailleurs, en regardant Paul pour la première fois depuis des années, je m’apercevais que son avatar avait la forme d’un animal bariolé, à mi-chemin entre un perroquet pour les plumes et un taureau pour les pattes. Etait-ce son état d’esprit, curieux et combatif qui avait généré cette forme étrange ? Je le regardais et étais prise, surprise, happée par l’impression de le déchirer par ce regard, de déchirer sa peau, traverser ses émotions, sa vérité. Ses regrets.

Instinctivement, je m’écartais. La surface de la sphère translucide me rendait alors mon reflet. Une combinaison pas très belle de tous les insectes que j’ai toujours abhorrée. Etait-ce l’image que je renvoyais de moi-même ? Il est vrai que toutes les révélations des semaines passées avaient détruit l’image que j’avais de moi-même.

Paul en profita pour sortir sa dernière invention, un petit programme qu’il avait conçu spécialement pour notre périple : un scaraboussole virtuel. Il m’expliqua que le chemin serait long, et que le rôle du petit animal serait de nous guider à travers les différents espaces du système vers son centre nerveux. Son plan était d’y implanter un nouveau programme qui contrecarrerait les effets du formatage cérébral, nouvelle qui ne pouvait que me ravir car je sentais mes pensées se mécaniser, se rouiller doucement vers de l’automatisme.

A l’intérieur de l’habitacle – espace de données – la plus proche de nous, quasi contigüe, tout changeait : la sphère faisait place à un cube d’aspect carcéral dont on sentait qu’il s’agissait d’un modèle par défaut.  Le centre de formatage : chaîne de montage, chaîne de démontage de cerveau en vérité. Abrutissement par des abrutis. Pas étonnant que cela n’avait jamais marché. Je ne voulais qu’une chose, y aller et tout casser, mais le regard de Paul qui avait compris ma volonté – symbiose ? – m’arrêta immédiatement. Notre tâche était ailleurs. Nous traversions ce lieu, toujours précédé de notre boussole, en croisant des êtres aux formes étranges. Des êtres utilitaires, asociaux car coupés. Coupés des autres, d’eux-mêmes tant ils avançaient sans leurs sens, privés de leurs hésitations, produisant des démarches trop efficaces pour être belles. Je m’apercevais alors que l’avatar de Paul avait changé, il marchait désormais sur deux pattes. Il évoluait à vrai dire en permanence sous mes yeux. J’espérais subir les mêmes transformations mais je n’osais regarder. Je fuyais les bords qui agissaient comme des miroirs, j’avais envie de les masquer, de marcher au centre, loin de ce moi en écho.

De retour dans une zone plus hospitalière, le sol qui nous accueillait était légèrement mou – juste ce qu’il fallait pour ne pas fatiguer les pieds virtuels, pixéliser les semelles. Tout était fait ici pour être le plus agréable possible, incliner le visiteur vers la joie, la mollesse du cerveau. Exactement ce que nous devions combattre. Seule solution, nous endurcir.

Nous étions désormais devant une sorte de labyrinthe. Un questionnaire d’identification de sécurité. Trop d’options, un arbre à choix multiples où la moindre erreur de saisie pouvait nous envoyer à la corbeille. Paul passa sa scaraboussole en mode analyse et me dit de me détendre et de repérer les lieux le temps qu’elle finisse.

J’en profitai pour t’allumer, toi, mon cher journal afin, non pas de rajouter une entrée, comme je le fais actuellement, mais plutôt de relire ma vie d’avant. Ma vie d’avant l’attentat – la libération ? Non je n’en étais tout de même pas encore là. Je contemplai le chemin parcouru. Le chemin gâché. Les carrefours manqués. Ma peau, mon enveloppe exprimait tout cela.

A un moment, nous nous sommes trouvés proches, plus proches que jamais auparavant dans la réalité, même si je ne sais plus réellement ce que cela signifie. J’ignore de qui venait l’initiative, mais ma forme et la sienne se sont alors harmonisées, à l’instinct. Nous n’étions plus que mâle et femelle.

Puis, la fusion. Mieux qu’un simple orgasme, j’étais devenue une partie de lui. Je ressentais ses émotions, je voyais ses sentiments, les souvenirs dont il m’avait déjà parlé, mais mieux cette fois qu’avec des mots.  Tout en lui me paraissait beau.

Pourtant, une part de lui me demeurait cachée, obscurcie, une pensée qu’il voulait que j’ignore. Je m’offusquai d’abord, provoquant un repli de ma forme. Puis, réalisant que c’était son droit le plus strict – sa vie privée et intime – je l’enserrai plus encore. Une forme émergea, nous remplaça.

Au bout d’un moment – minutes, jours ? – la scaraboussole se mit à vibrer. Elle avait fini ses recherches et nous, nos ébats. Deux formes réapparurent, mais un lien, un appendice partagé resta encore. Un peu. Quelques pas, quelques pensées encore, partagées le temps de se réhabituer.

Nous avons continué à avancer quand soudain, un embranchement se matérialisa. Nous nous sommes retrouvés poussés par le système aux deux bords de la pièce où nous nous trouvions. Un gouffre entre nous : le scanner anti-virus nous avait détectés et était en train de nous analyser ! D’un quai à l’autre, les regards se croisaient mais plus les corps. Je me sentais soudain de l’autre côté et pas seulement physiquement. Je le regardais sans trouver la passerelle pour nous rejoindre. Seule désormais, seule en possession de mon corps, seule détentrice de mes pensées.

Après un long moment, le scan passa et repris sa route. Paul l’avait conçu lui-même, il lui avait donc été facile de lui dissimuler le programme contenu dans son avatar. Malgré tout, notre présence avait bien été signalée, car devant nous apparaissait un avatar que je pouvais facilement reconnaître : celui de Marie.

Rapidement, après un second scan afin de confirmer notre identité, elle se mit à avancer vers nous de la même manière que ceux de l’espace cubique, sans fantaisie, désinspirée. Son but, nous éjecter de son système, nous y bannir définitivement. Heureusement, mon plan était prêt et la grille de mots-croisés que je lui avais préparée apparue instantanément, attirant son regard. Puis… plus rien. Elle resta là, plantée, à regarder, d’un air de plus en plus déconcerté. Nous sommes reparti sans attendre notre reste. Paul était proprement sidéré par ma prouesse.

 

–          J’admire tes progrès, tu n’avais jamais réussi à la battre !

–          C’est parce que je n’avais jamais triché.

 

Marie resta ainsi prostré des heures. Le temps passait et elle se mettait à délirer sur des codes secrets, des messages entre les lignes, des variantes aux règles auxquelles elle n’aurait pas pensé. Elle tenta de résoudre l’énigme en Mandarin, en Pakistanais, en Bolivien. Puis en Klingon ou en transcrivant les partitions de Bach. Bach. Bach.

Paul et moi avons fini par être plus productifs. La scaraboussole avait redéployé ses élytres en mode recherche et elle ne mit pas beaucoup de temps à nous amener à bon port. Le dernier code d’entrée craqua facilement – c’était une grille qu’elle avait faite pour moi il y a quelques années. Paul inséra son programme. Le système envoya alors un ordre à tous les virus d’inverser le processus de formatage. Je sentis mon esprit se libérer peu à peu.

Le départ fut une autre histoire. Il n’y avait simplement aucune issue, ce que Paul savait déjà. Il avait prévu la fin. Je ne veux pas raconter la suite. Le sacrifice de Paul. Je me souviens simplement de ses derniers mots : Cet espace n’est pas uniquement virtuel, le vurt possède des règles. Nous avons pris quelque chose, nous devons rendre autre chose.

 

En quelques semaines, tous les employés de la société furent déclassés en tant que produits et vendus. Mon mari a étrangement subi le même sort, mais je l’ai racheté – j’avais bien besoin d’une chaise de massage après toutes ces émotions. Les robots qui le souhaitaient regagnèrent leur humanité, ainsi que certains modèles ne contenant aucune pièce organique mais qui en avait fait la demande, ou même des animaux issus d’hybridations peu orthodoxes. En peu de temps, la notion même de statut devait perdre toute valeur, sauf pour quelques rétrogrades ou avant-gardistes de la prochaine contre-révolution. Le vurt et ses plumes devinrent de plus en plus populaires. Pour ma part, je n’y suis jamais retournée.

 

Olivier Mavré – 2012.