Cobralingus

COBRALINGUS

 

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« The Clash inclurent une chanson dont le titre est “Police and Thieves” sur leur premier album. Comme beaucoup de personnes de mon entourage et de ma génération, ce titre fut le portail vers ce déballage élémentaire de musique appelé Dub Reggae. Outre la valeur de la musique en elle-même, le plus surprenant sur le concept du Dub était cette approche de l’acte de création. J’étais formaté à l’idée que la musique était construite, piste par piste, morceau par morceau, jusqu’à ce que le mixage final soit adopté. Les producteurs de dub jamaïcains comme Lee Perry et King Tubby renversèrent ce processus. Le mixage final de la chanson devint le point de départ de l’expérimentation. Composant sur la table de mixage, ils perforent le son ; ils laissent les instruments s’estomper, seulement pour les faire revenir plus tard ; ils ajoutent enfin des effets sonores par-dessus. Très souvent la piste révèle son squelette, faite de basse et de percussions ; à d’autres moments, un fantôme a l’air d’hanter le mix. La musique était alors devenue une expérience liquide.


Au cours des années, ce concept secret a pénétré l’esprit du public comme étant l’idée du remix. La musique n’a plus une issue finale ; Il y a plutôt un flux constant, dans lequel plusieurs différents musiciens ajoutent leurs propres éléments au morceau. Même au moment de la prestation, soit dans un live, ou dans les mains d’un DJ, la musique est encore mixée. Je crois que cela crée une musique complètement en phase avec l’esprit contemporain.
Si on se tourne vers le monde de la littérature, constate-t-on des techniques équivalentes utilisées par les auteurs ? Je devrais répondre par la négative, que les écrivains utilisent toujours, sauf quelques remarquables exceptions, les mêmes techniques de storytelling que celles du XIXème siècle, si ce n’est encore avant. Nous venons d’entrer dans le nouveau millénaire ! Nous avons besoin d’explorer des nouveaux moyens de raconter des histoires, des nouvelles manières de partager l’expérience liquide.

Ces dernières années, j’ai énormément écouté de la musique électronique expérimentale. Certains font partie de la frange extérieure de la Techno Culture : Pole, Autechre, Oval, etc. D’autres musiciens situent leurs musiques dans un milieu plus avant-gardiste. Mais ce que tous ces musiciens partagent est de considérer l’ordinateur comme un outil créatif. En lisant des interviews de musiciens, j’ai commencé à saisir un peu plus sur les mécanismes et les techniques impliquées. Un signal musical est envoyé. Ce signal passe à travers divers programmes (portes et filtres) qui produisent certains effets. Ces portes s’appellent par exemple Decay, Reverb ou Echo. Parfois, des diagrammes représentant le cheminement du signal sont inclus dans le design de la pochette. J’étais d’ailleurs en train d’étudier l’un de ces diagrammes quand l’idée initiale de Cobralingus m’a traversé l’esprit : Est-ce qu’un texte pourrait suivre un cheminement similaire ?
J’ai déjà tenté de créer un nouveau type de fiction en utilisant le dub et le remix. Mon roman NymphoRmation est ma première tentative, en utilisant un reverse dub de Jabberwocky, le poème de Lewis Carroll. Quelques unes des nouvelles de Pixel Juice ont prolongé cette technique avec une forme moins déguisée de dub. Needle in the Groove autorise à son récit d’inclure et d’être affecté par son propre remix.

Avec l’idée de Cobralingus, j’ai trouvé une manière d’élaborer un processus complet, et de pousser le remix à l’extrême. Cependant, au même moment, les programmes de filtrage m’ont donné la possibilité de contrôler le texte tout du long. Ducay et Overload sont tirés directement du modèle musical ; d’autres ont été inventés pour être vraiment approprié à une aventure textuelle. Initialement, j’ai choisi dix filtres. Quelques uns comme Randomise ou Explode brisent le texte à différents niveaux ; Enhance ou Find Story le retournent, reconstruisant le texte selon différents degrés. Le processus complet devint une nouvelle forme de langage, décomposant, reconstruisant, décomposant, reconstruisant, et ainsi de suite. Le premier « morceau » que j’ai créé était « Exploding Horse Generator Unit ». Dans ce morceau, le lecteur pouvait suivre mon combat afin d’activer complètement, et avec succès, le processus.

Un morceau de Cobralingus n’est pas prévu. Une ouverture de texte est choisie, suivie de la première porte (filtre). Comment le texte est transformé par la porte est unique. Ce n’est pas un processus mécanique. C’est une manière de permettre à l’imagination d’explorer des espaces qu’il n’a pas l’habitude de visiter. Une fois le texte transformé, une nouvelle porte est choisie. Le processus continue, offrant la possibilité de jouer avec le texte. Eventuellement, une phrase ou une image va émerger de ce processus, quelque chose qui interpellera l’auteur, dont il prendra note. Ça arrive toujours. C’est la clé qui permettra à l’œuvre d’être achevée, et ainsi donner une direction pour l’ensemble du processus. Quand je produisais ces « morceaux », je fus surpris du moment pendant lequel c’est arrivé. J’ai décrit cela comme étant le fantôme, ou les désirs inconscients, du texte original. Cobralingus, tel un Lee Scratch Perry dub mix, est une manière d’invoquer ces fantômes. »

Jeff Noon (Source : Métamorphiction)

Pour plus d’informations sur Cobralingus et les jeux d’écriture de Jeff Noon, c’est ici !