Falling Out of Cars

 

< Extra Content #1 >

 

« Le nouveau roman est terminé, et dans les mains des éditeurs. Falling Out of Cars est mon premier roman depuis mon départ de Manchester. Ce voyage fut pour le moins intéressant, me faisant découvrir une nouvelle façon d’écrire, sans les fondements rassurants de la vieille ville. Premièrement, j’ai traversé une période d’intenses expérimentations, avec le langage lui-même comme sujet d’étude. A l’issue de cette dernière apparut mon livre, basé sur les manipulations du texte : Cobralingus. Après cela, j’ai senti le besoin de retourner encore une fois dans le storytelling. J’ai enchaîné les faux départs, envisageant plusieurs différentes pistes, avant que l’idée d’un nouveau roman prenne le dessus. Il y a encore des liens subtils aux livres précédents, qui commencent à se faire nombreux, mais je n’ai pas envie de donner trop de détails sur l’intrigue, parce que la surprise se trouve dans la narration. Je ne vous parlerai donc que des thèmes sous-jacents et des états d’esprit du livre.

Couverture de 2003

J’aime appeler Falling out of Cars un road novel transcendental. Un voyage à travers une étrange Angleterre, transformée, gangrenée. Quatre personnes désespérées, étrangers à eux-mêmes, roulant dans une épave à la recherche d’artefacts perdus, et prétendument magiques. Il y a une grosse rupture avec l’intrigue typique de fantasy, de la quête à travers une contrée dévastée – encore que l’histoire prenne place dans une réalité reconnaissable.

Le road novel britannique a toujours été un genre problématique, en comparaison avec le modèle américain. Il n’y a pas assez d’espace dans ce pays pour que l’on puisse s’y perdre. Cependant, j’étais intéressé par le nombre de livres parus ces dernières années liés à l’idée du « non-espace ». Tous ces voyages autour de l’orbite de Londres et à travers les cold wastes des banlieues. L’Ennuyeux Livre des Cartes Postales joue avec cette idée, donc peut-être qu’un road novel britannique peut voyager à travers ces non-espaces, là où la perte de sens sera la plus intensément ressentie.

C’est un récit à la première personne, raconté par le journal de Marlene, une des passagères. A cause de la nature du pays, de la maladie, et de l’altération de sa psyché, Marlene est une narratrice sur laquelle on ne peut pas compter. Entre ce qu’il se passe vraiment et ce qui est imaginé, comment faire la différence ? Au-delà de ça survient la question de l’identité personnelle : comment, en une période d’images instables, peut-on réellement savoir qui nous sommes ? Ce sont des thèmes partagés avec le projet Mappalujo.

La maladie dont Marlene est atteinte a été inventée – donc je ne vais pas mentionner tous les détails, sauf que c’est le résultat de la projection de certains traits de la société contemporaine. Le bloc-notes que Marlene utilise est aussi affecté par la même maladie. C’est d’ailleurs l’ultime niveau d’ambiguïté. Qu’est ce que c’est que cette chose que l’on lit, comment peut-on le croire ? Est-il réellement possible de capturer la réalité avec des mots ? Marlene commence à écrire au début du périple dans un style journalistique, style qui au fil de temps va se mouvoir en poésie. Elle ne peut espérer prendre note de ses aventures que de cette manière. La différence entre la première et la dernière page du roman, rien qu’au niveau de l’expression personnelle, est très prononcée. Les mots deviennent une part du voyage, une carte mutante à travers laquelle elle voyage. Ce livre est en somme l’étude d’une femme, d’un pays, au bord de la réalité.

Quelques personnes ont trouvé le livre plutôt « noir ». Je ne vais pas démentir cette opinion, j’ai essayé d’écrire un récit véridique sur la manière dont l’on vit maintenant, de mon point de vue, et avec la permission d’un certain espoir. J’imagine que j’entre dans ma période « noir surréaliste ». Si tout ça parait trop sérieux, soyez assurés que le voyage implique des courses-poursuites, des coups de feu, des véritables gangsters, des interventions magiques, et une foisonnante anormalité. Je suppose que la différence majeure entre Falling Out of Cars et mes précédents livres, est que l’étrangeté provient directement de la psyché des personnages, plus que d’appartenir au monde extérieur. J’espère que ça apportera une expérience d’autant plus déconcertante au lecteur. »

 

< Extra Content #2 >

 

« Mes premiers livres et histoires se déroulaient à Manchester. Quand je me suis installé à Brighton, j’ai senti que cela me prendrait du temps avant de pouvoir de nouveau écrire sérieusement. Je me sentais comme déraciné.

J’ai commencé divers projets, en quête de nouvelles inspirations. J’ai concocté environ cinquante pages sur un groupe de jeunes filles de Brighton, accros aux échecs. Ça ne parait pas très génial, dit comme ça – mais ça l’était vraiment. Le personnage principal s’appelait Tupelo. Une jeune fille du même nom apparut dans mes premiers brouillons de Needle in the Groove. J’aime ce nom – peut-être parce que c’est le nom de la ville où Elvis Presley est venu au monde.

Le roman connut une fin prématurée. J’ai essayé d’en modifier le récit, mais aucune de mes idées ne m’incitait à continuer à écrire. J’entrais donc dans ma mauvaise passe habituelle, quand un roman refuse de se dévoiler. La faute au déménagement et au nouvel endroit, inconnu. Je ne voulais pas bêtement commencer à incruster mes histoires dans Brighton, mais alors où ? J’étais bloqué.

Couverture 2012 La Volte

Une de mes autres idées était celle du miroir d’Alice, provenant d’une vieille nouvelle Latitude 52, parue dans le recueil Intoxication. Je l’ai délibérément placé à l’écart de Pixel Juice parce que le concept central était trop puissant pour le circonscrire dans la brièveté d’une nouvelle. Elle avait besoin d’une seconde vie, d’une seconde chance. L’idée part du postulat que le miroir original qu’Alice a transporté difficilement dans De l’autre côté du miroir a été brisé, et que les morceaux ont été éparpillés dans tout le pays. Depuis le temps, des collectionneurs passionnés ont essayé d’en trouver coûte que coûte. C’étaient des petits trésors, des objets magiques ouvrant une brèche vers un autre monde, un monde de rêve. J’ai toujours su que cette histoire serait un bon prétexte pour ramener mon obsession de Lewis Carroll sur le tapis. J’ai donc poursuivi cette idée, et ai encore commencé un roman, avec le miroir brisé comme pilier central. Et une fois de plus, j’ai tout arrêté.

Mais il y avait une autre petite chose qui me tournait autour. Je ne peux me rappeler exactement d’où m’est venu cette notion de niveaux de bruit. Peut-être d’un article sur la quantité d’information dont nous sommes témoins chaque jour dans notre société contemporaine. Ou alors peut-être que j’ai lu quelque chose sur la théorie de la communication. Rapidement : cette théorie décrit un canal à travers lequel tous les messages passent, naviguant d’un émetteur à un récepteur. Ce canal existe pour tous les types de communication : lignes téléphoniques, signaux maritimes, ou même une conversation entre deux personnes. Le bruit correspond à tous les types d’interférences qu’un message subit tout au long du canal. Un grésillement sur le réseau téléphonique, la « neige » parasite sur un écran de télévision. Même bafouiller fait partie du bruit. Entre l’émetteur et le récepteur, le bruit nous fait perdre de l’information.

OK, et si le niveau de bruit commençait à s’élever, pour aucune raison apparente, comment les systèmes de communications seraient affectés ? Et si le bruit était devenu si prépondérant que plus aucun contenu ne pourrait passer à travers les mailles du système ? Et si l’on ne pouvait également plus lire normalement, ou décoder les publicités ? Atteindrait-on le stade où même la communication interpersonnelle serait impossible ? Le bruit deviendrait épidémie, touchant chaque être et chaque chose. En quoi cela changerait la société ? C’est typiquement comment je fonctionne, repoussant les limites d’une idée folle jusqu’à l’extrême. Mais pendant un temps, c’était seulement ça : une idée, et rien de plus. Et puis j’ai écrit une phrase que j’ai apprécié, et qui pourrait servir d’accroche au roman : « Si vous pouvez lire ceci, c’est que vous êtes encore en vie ». C’était tout. Comme un espèce de message provenant du futur, un avertissement, une fête ! Sont arrivés ensuite les questions telles que : Comment un livre peut-il être écrit dans une période d’épidémie ? Le bruit n’infecterait-il pas même les mots racontant l’histoire ?

J’ai par la suite réfléchi au fait que regarder dans un miroir pourrait être la pire chose à faire, l’épidémie altérant jusqu’à l’image que l’on peut avoir de soi-même, ce qui rendrait les gens fous. Et si je liais cette idée avec le miroir brisé d’Alice ? Je sentais vraiment quelque chose, avec un potentiel conséquent. Je n’avais pas de narration, ni de personnages, et absolument aucune idée d’à quoi le livre pourrait ressembler. J’ai tenté plusieurs approches, en vain. J’ai éventuellement décidé que j’avais besoin de me mettre moi-même un coup de pied aux fesses, et que j’avais un vrai point de départ. Je suis allé fouiller dans mes carnets poussiéreux, où j’avais inventorié mes idées, du temps où j’écrivais de manière « sérieuse ». Je me suis dit que j’en ouvrirais un au hasard et que je prendrais la première idée que je lirais. Et peu importe ce que ça serait, je l’utiliserai comme début de mon roman. Ça parait un peu fou, je suppose. C’est néanmoins ce que j’ai fait. Le premier carnet avait une dizaine d’années, du temps où je voulais devenir dramaturge, et contenait donc que des notes relatives à des pièces. Voilà la première :

Deux hommes et une femme se reposent dans une chambre d’hôtel, dans une contrée lointaine. Les deux hommes sont des soldats. Ils en attendent un troisième, leur sergent, qui doit ramener des nouvelles informations. Une guerre a été déclarée quelques années plus tôt, impliquant l’armée britannique. Les trois soldats revenaient dans cette contrée suite à la nouvelle que le corps d’un de leurs camarades avait été retrouvé, après avoir été porté disparu durant des années. Le sergent était sorti pour tenter de trouver le corps. J’ai eu l’idée qu’un ensemble d’étranges bureaucrates mécanistes (red tape) soient mêlés. La femme est une journaliste. Elle les suit tout au long du voyage pour un journal, comme reportage témoignage humain.

Je l’avais. J’ai commencé à écrire. J’ai tout d’abord rapatrié l’histoire en Angleterre. Un seul personnage resta un soldat enfin, un ex-soldat : John Peacock. La journaliste prit les traits de Marlene, la narratrice. Le troisième personnage devint Tupelo, une jeune fille impliquée d’une manière ou d’une autre dans l’histoire. Et tous trois attendaient le retour de Henderson, le quatrième personnage. Que font ils ? Ils sont à la recherche des morceaux du miroir brisé d’Alice. L’épidémie de bruit se propage. J’ai continué d’écrire et, avant même que je le sache, Marlene a une attaque, souffrant de l’overdose de bruit, et elle en meurt. Fin du chapitre.

Waow ! Pas mal. J’écrivais, du moins. Et ensuite ? J’ai pioché dans la seconde idée du carnet. Je ne vais pas détailler, mais cela nous amène au chapitre où Peacock tue et change d’identité avec Spender. J’ai réalisé que ce deuxième chapitre se passait chronologiquement avant le premier, mais l’ai laissé à sa place pour le moment. J’ai persévéré dans le plan de l’histoire, avec Marlene dans les toilettes, regardant droit dans un miroir. J’ai eu soudain l’idée de structurer le livre afin qu’alternativement les chapitres aillent de l’avant et remontent le temps. Le livre commencerait au milieu de l’action (la chambre d’hôtel) puis expliquerait ce qui s’est passé juste avant, puis ce qui s’est passé après, et ainsi de suite comme un surprenant effet de concertina. J’ai aussi songé à ce que les deux derniers chapitres révèlent à la fois les origines de l’histoire et sa fin. C’était bien sûr une structure incroyablement complexe pour un roman. Les chapitres antérieurs m’ont naturellement aidé à réfléchir sur comment ils sont arrivés dans cet hôtel. L’idée du road trip survient alors : ils sillonnent le pays pour retrouver les fragments du miroir d’Alice. Bizarrement, l’imaginaire du jeu d’échecs de l’incarnation première de Tupelo ne viendra que beaucoup plus tard… J’avais d’une façon ou d’une autre oublié que De l’autre côté du miroir était un jeu d’échecs ! Une de ces étranges coïncidences qui ont l’air de survenir à chaque fois dans une création. Le dernier élément de ma narration fut que les personnages traverseraient les non-espaces de l’Angleterre : les aires de repos, stations service, les villes nouvelles, les centre commerciaux, des chantiers, ce genre d’endroits. Là où Marlene et ses compagnons se perdraient, pas dans des immensément larges espaces, mais dans les fossés, entre.

Après avoir écrit une centaine de pages, je l’ai fait tourner autour de moi. Tous ont été un peu perdus par l’histoire, surtout à cause des allés et retours dans le temps. J’ai abdiqué et ai démonté la structure, pour remettre le tout dans l’ordre chronologique. Une fois ce « problème » résolu, j’ai poursuivi l’écriture normalement, intégrant un ou deux chapitres au tout début, puis en vue de terminer le dernier gros tiers du livre. Alors que les différentes versions étaient écrites, j’étais déterminé à ce que le livre conserve un élément de mystère, et que tout ne soit pas clairement expliqué. Ça me paraissait très important, surtout avec le sujet dont traite le bouquin. Plus l’on explique, plus l’on perd du mystère. C’est un très délicat numéro d’équilibriste.

J’espère qu’au final les lecteurs aimeront ce livre. Le bruit est un sujet vraiment très riche, et je crois sincèrement qu’avec la tournure que prend le monde, l’étudier et le comprendre est quelque chose de très important. »

Jeff Noon ( Source : Metamorphiction)

N’oubliez également d’aller faire un tour au musée des choses fragiles, étonnantes illustrations du monde de Descendre en Marche !