intrabasses

 

<Extra Content>


Il a toujours été difficile de parler en termes de brouillons stricts, depuis les origines du traitement de texte, parce que le processus complet est devenu plus organique, dans une optique d’osmose, avec un brouillon s’incorporant librement dans le prochain. J’ai jeté un œil dans mes fichiers informatiques, et j’y ai trouvé quatre dossiers, tous en rapport avec les récits basés sur les prémisses de la musique liquide et de l’histoire de la pop mancunienne. Chaque dossier me poussait à écrire un roman différent sur cette idée. Donc en toute logique on peut supposer que quatre différents romans ont été d’abord envisagés.

Le premier dossier, intitulé « MANC MUSIC » a été crée le 2 septembre 1997. Il contient trois fichiers, « MANCHESTER MUSIC NOV », « ORIGINAL MANCH », et « GLAM001 ». Chaque fichier contient une différente approche du même roman. Le tout premier est « MANCHESTER MUSIC NOV », créé le 26 août 1997 (à savoir deux ans et demi avant que Needle soit envisagé d’être publié). Voici le paragraphe d’ouverture, « brut de décoffrage » :

« It took her twenty-five minutes to find the keys. She’d left them in her other jacket, in the bedroom. Somehow, the jacket had crawled under the bed. She was tempted, sorely tempted by the bed and its deepness and its dirty-sheeted beauty. She actually lay down, just for a second or two, then jumped back up. Head so dizzy with the sudden movement, she almost blacked out. Maybe she should’ve done. But no, how dare they lock the door on me, the creeps! Bet they’re just pissing about down there. Bet they’re playing the old songs, just for the fun of it. Jamming. Enough of the jam, where’s the fucking bread? Pissed off, and grandly, and for no good reason other than the stuff she’d smoked and the stuff she’d swallowed, and the money that was being wasted, Madison grabbed the keys, more or less slid down the stairs, more stairs, more stairs, stairs to the cellar. Down. Here. Now. Let me. Just get this key in. Now. Shit! Get the fuck in, baby! Shouldn’t have taken so much. There we go. Turn. Turn and push. Turn. Turn and push. What’s wrong with it? Wrong key? No. Must have put the bolt on it. Was there one? Turn! Turn and push, you fucker! »

Ça me fait remonter quelques souvenirs à propos de ce à quoi je songeais à ce moment-là… Madison était le manager du groupe. Ils se sont enfermés dans la cave, qui fait aussi office de studio d’enregistrement. Le groupe est en réalité très connu, mais ont désormais fait leur temps. Ils étaient sensés enregistrer leur album retour, profitant des nouvelles technologies (comme la musique liquide). Mais quand Madison rentra finalement en studio, ils étaient tous morts. Un des leurs y alla gaiement, descendant le groupe au fusil à pompe, avant de le retourner sur lui-même. Un enregistreur était en marche, et Madison empocha la preuve (le globe), sans en avertir la police. Ce globe contenait les derniers instants du groupe, les coups de feu, les cris, tout ce qui ne tournait pas rond ici bas, tout comme la musique qu’ils jouaient à la toute fin. (Dont l’idée finit éventuellement dans Needle, comme une évidence contre le père de 2Spot). Bien sûr, dans cette version, avec le globe ayant été constamment secoué, la musique, le meurtre et les raisons du meurtre ont été tous mélangés. Je n’étais pas sûr de ce que Madison allait en faire, mais j’imagine qu’à un certain point elle aurait injecté le liquide. Pour information, on peut voir que le groupe s’appelle dorénavant Glam Damage, témoin du troisième fichier : GLAM001.

Jusque là, voici trois essais. Je les appellerais des essais, plus que des brouillons, ou épreuves.
Le second dossier s’appelle Toop et fut créé le 14 novembre 1997. Le titre n’a rien à voir avec David Toop, que je n’avais pas encore rencontré à ce moment-là, mais est plutôt en lien avec le personnage principal, une jeune fille dénommé Tupelo (Toop est son pseudonyme). Ce dossier contient les fichiers suivants : GD1.1, GD1.2, GD1.3, GLAM1.001, GLAM1.002, GLAM1.003, SPEED DAMAGE et TOOP1.001. Le roman porte alors le nom du groupe Glam Damage. La première version (GD1.1) commence avec cette lettre :

« from John Norte, Somewhere City, 29/07/2013. To The Features Editor, UK Jive Mag, Manchester.

Hey Josephine, (Now what a song that would’ve made!) Here’s the shit on the Damage. As I explained on the phone, I’m finished with it. I can’t do anymore, I really can’t, and I hope you see why when you read it. It’s the lot, nothing left out I promise. Taped interviews, some written testament, some news reports, other shit. Most of it was told direct to me, some I’ve gathered long the way. Some of it I’ve just plain made up of course, or should I say imagined, out of the scraps. And then just stuck the jigsaw together in more or less chronological order, with Salvador Dali in charge of clock design. I have circled around the corpse of a great beast, taking notes. Call it an autopsy. Yeah, why not. The Autopsy of a Pop Group. I’ll take the advance payment, and delivery of first draft, after that, it’s all yours. Get some other sucker to tart it up, let them fuck up their life. So take my name off it, you hear?! I mean it, Jo, I really do. Whether you believe any of it, none of it, all of it, or else just hand the whole thing over to the cops¾that’s your game, because I am well and truly…Out of here! Johnny (P.S. Where you goin’ with that unedited manuscript in your hand?) »

La première partie du livre s’appelle « A la recherche du Vibegeist » – la première élocution de ce mot. Ça se passe en 2013. Une fois encore l’histoire se concentre sur un groupe anthologique, qui ont fait leur temps, racontant leur histoire dans une série d’interviews, de critiques, de coupures de presse dont la plupart des infos tomberaient de Toop, entraînée dans le monde du rock et de la musique liquide. Ce qui est intéressant de constater, c’est que cette version du roman contient le premier effet de dub fiction. Voici le premier (issu de GLAM1.001) :

« LIQUID BRAIN DAMAGE. INJECT Gunshot human-BANG! Screeching effects, stolen from Jesus. Like snare shot, bass shot, line shot, river shot. Jazz-BANG! bullets. Electric tone-flesh, like stretched rattle. In the glass-raw screaming BANG! of volume… AAARGHHHHHH!!!!! Jumping shot, bed shot; out of the drum, shooting blood patterns. Stings of bass, thuds, to noise-match the deep. Cheap and nasty three times. Cheap and nasty three times. I said cheap and nasty three times. Then the guitar, making tinny. Stutter up. A biscuit tin of chords, liquid in the mix, heartbeat pumping speed through the veins erratic. In sheets of howl-fast. Cries madness of broken, so bitter, choked, spat rapid, crippled, thrown aside. Words in bullet-garble. Blurred to the brain, in chorus of bass damage. Upwards! Guitar damage bullet crash! Drum damage! Brain crash! Collapsing song. Gone. Crackle-panic. EJECT »

OK alors on a ici l’idée d’un meurtre mixé avec de la création musicale. Mais il est évident que j’en ai extrait des éléments pour les remixes finaux de Needle, non ? C’est un des exemples fondamentaux de l’effet d’osmose dont j’ai parlé, toutes les versions s’entremêlant les unes aux autres. Nous voici alors avec trois autres essais (GD1, GLAM1 et TOOP1) ç ajouter aux versions Manc Music. Ce qui fait au total six essais.
Ce troisième dossier est GLAM DAMAGE, qui lui date du 4 juillet 1998, et contient trois fichiers : GLAMX.001, GLAMXR et LIQ1.01. Les trois sont des versions d’une même idée. Et ça commence avec le premier vers d’un poème d’Abraham Cowley (1618-1667) :

« Awake, awake, my Lyre! And tell they silent master’s humble tale, In sounds that may prevail; Sounds that gentle thoughts inspire: Though so exalted she, And I so lowly be, Tell her, such different notes make all thy harmony. »

Ce fut évidemment l’inspiration du poème Manuel de Basse (Bass Instruction Manual). Voilà comment le livre commence :

« The place is a stonecold hangover with a look of shock on its face, the kind that happens when nocturnals get caught in the daytime. Check that feeling. Something about turned-off neon always does it for me, turns me on I mean, gets me thinking about maybe getting myself a shine refit. That kind of romantic arse shit. Like it should’ve been raining, like it should’ve always been raining. »
OK, on se rapproche. Notez toutefois qu’à ce stade-là, la ponctuation est parfaitement normale. Et regardez ce qu’il se passe après avoir ouvert la porte du club :
« The door’s opened by this creep champ, this thin-lip smile for hire.
Crew-cut, moustache, glued-on tan, the whole parade; dressed in a mustard suit that peels the eyes, and when he speaks¾ ‘Good morning!’¾I’m thinking the door-grille mechanism wasn’t that faulty after all.
‘Oh my, didn’t we have a good night?’
‘It’s too early.’
‘Ha! We always come in first thing on Sundays. Damage control, don’t you know?’
‘I could do with some of that.’
‘Ha! Yes. Quite. This way please. I’m Kingsley, by the way. Kingsley Smart. Publicity manager. So…Tony, isn’t it? ‘I think so.’
‘Donna tells me you’re quite the funketeer.’
I shrug, as you do, and then he says, ‘You want some help with that?’
The guy’s referring to my beat-up guitar case. I give him the back-off look.
‘Oh don’t get tough, please,’ he mutters. ‘I’ve had tough for breakfast. Quite literally, as it happens. Careful now, the cleaners haven’t reached this far.’

Cleaners? My shoes are sticking to the floor so much, feels like I can carry on walking, right up the walls, make out like a fly for the day. I’m being led around the panoramic dancefloor, where a couple of old ladies are sweeping up the plastic glasses, the cans, the swill, the vomit, the debris. ‘Morning, Gladys,’ says the man. ‘Morning, Ida.’ The bomb squad look up and smile, and wave, like a mirage. The club has that glazed ozone feel, like the air has been cooked. Molecules of evaporated sweat and perfume hang in clouds, clogging my sockets. Again, the voices haunt; all the thousand and one come-ons still lingering, sticky ghosts of young desperate sex.

As if on cue, a teenage girl is sitting on the edge of the dancing area, reading a hardback book. Kingsley ruffles her hair as he passes, and she looks up to smile at him. But somehow, and despite her age, she looks totally out of place in the setting, far too clean. I want to say something to her, but Kingsley is urging me to follow. »

Encore une fois, c’est un peu (beaucoup) gênant… ! Je continue de me démener avec l’idée que le groupe est célèbre et tout ce qui va avec. Le narrateur (Tony, qui ne s’appelait pas encore Elliot : ce nom ce nom aura juste été inventé pour que le puzzle des noms avec les cordes de basse Needle marchent ; il fallait que le nom commence par un E). Kingsley emmène Tony faire la rencontre de Madison, le manager (qui deviendra lui la mère de 2Spot dans Needle, à savoir un personnage très secondaire). L’image de la jeune fille est toujours présente ; elle disparut dans la version finale.

Donc il y a encore trois essais, faisant un total final de neuf. Je devrais préciser ici qu’aucune de ces précédentes versions n’ont été finalisées, elles ont toutes été abandonnées après un certain nombre de pages. Je pense que le plus long jet doit faire 75 pages. C’est pourquoi je les appelle plus des « essais » que des brouillons.

Le quatrième et dernier dossier est NEEDLE GROOVE, daté du 17 octobre 1998. Le titre du livre a changé. Il y a eu beaucoup de discussions au moment de la renaissance du Glam Rock, et nous avions décidé que le titre original pouvait être mal interprêté. NEEDLE GROOVE contient ces fichiers : LIQUIDGROOVE, NEEDLE BITS, NEEDLE BLURB, NEEDLE SONGS et NEEDLE.3. En fait, c’est vraiment juste un fichier, parce que tous sauf NEEDLE.3 sont juste des endroits où je garde des extras, des idées, etc. Donc NEEDLE.3 est notre affaire. Ce qui est intéressant, c’est que je ne me suis pas embêté à garder les deux premières versions de Needle (NEEDLE.1  et NEEDLE.2). Cela arrive seulement quand j’ai vraiment touché quelque chose ; je détruis alors toutes les précédents essais. C’est une manière de me forcer à aller dans une direction et me dire « Allez, ça y est, il n’y a pas de retour possible dorénavant ». NEEDLE.1 sera donc ma première et dingue divagation, que je réviserai constamment jusqu’au bout. NEEDLE.2 est la grosse révision de la première version, à destination de l’éditeur. NEEDLE.3 intégrera les modifications et autres suggestions issues d’échanges avec l’éditeur. Si on se fie à mon ordinateur, NEEDLE.3 n’a pas été modifié depuis le 18 août 1999. Si on prend pour référence la création du dossier, alors Needle in the Groove (la version définitive) m’aura pris dix mois d’écriture, du tout premier mot au dernier. (Il y a eu, je me rappelle, quelques mois entre les versions 2 et 3, principalement en attente de retours de mon éditeur. Durant cette période, j’ai pu m’investir dans Cobralingus. Bien sûr, il faut aussi prendre en compte tout le boulot issu des précédentes versions qui ont servi de fondations solides pour l’œuvre finale. Sachant que la toute première date du 26 août 1997. Ce qui fait au final deux ans à partir de la première idée, jusqu’au livre actuel. En additionnant tous ce que j’ai produit ensemble, nous avons douze essais pour la même et unique idée.

Ecrire ne devient jamais un acte plus facile !

Jeff Noon (Source : Metamorphiction)

Pour une discographie partielle de Needle in the Groove, vous pouvez aller sur ce lien : Towards a Liquid Groove.