Le point aveugle

Traduit de l’anglais par Marie Surgers

La ville se regarde par dix mille yeux électriques. Dans ce royaume de lumière se murmure l’histoire du lieu toujours indétecté. C’est le seul. Petite zone de ténèbres que les caméras n’atteignent jamais ; on l’appelle point aveugle. Là seul les gens peuvent se retrouver en secret, là seul ils peuvent se cacher de l’inspection, de la capture, de la brûlure déformante de l’objectif, là seul,

au point aveugle.

Tout au long du jour, des gens se glissent entre les ombres, ils viennent, ils partent.

Une femme tremble. Elle se replie dans la pénombre, et son visage garde encore le sourire serré qu’elle rapporte de la clinique. En elle, les premiers frémissements d’une vie neuve. La femme s’en va, et…

Après plusieurs minutes un clochard ivre la remplace. Il fait un bruit pathétique, il tombe à genoux, il pleure,

au point obscur.

Le temps passe. Regarde : crépitement d’électricité statique, étincelles sur une peau tendue, une femme mariée offre son cou à son nouvel amant, leur baiser libère tant de couleurs et d’énergie.

Écoute : quelqu’un joue un air de flûte. La musique flotte et s’échappe du lieu caché.

Le ciel s’obscurcit. Toi, laisse les planètes dériver lentement sur la ville de réverbères et d’yeux avides. Laisse les étoiles, carte en braille, invoquer les bénédictions. Viens au point aveugle. Ce sera ta tanière après les danses solitaires, après les tristes liaisons brisées et les moments gâchés.

Un adolescent dans l’ombre ose dire les mots qu’il ne pourrait jamais dire ailleurs, à la fille qui n’oserait jamais écouter, sauf ici, maintenant, dans ce tout petit domaine :

au point aveugle.

Où s’embrassent les amants. Où se parlent les vieux en chuchotis de mer et de sel. Où l’offrande, la peau d’une bien-aimée, scintille comme de l’eau, et son corps souple est un calice de sang, de souffle. Où la fièvre tombe, où les clowns effacent leur maquillage, où les criminels s’accordent l’absolution et les prophètes découvrent enfin la face de leur dieu élu, de leur dieu sur mesure.

D’autres choses sont presque imperceptibles :

Une boutonnière libère l’odeur mourante d’une fleur de marié, pétales déchirés. Une femme vieillie ferme les yeux. Un mot à peine dit à peine entendu : Pitié. Pitié…

Puis les cieux de néon s’épanouissent sur le boulevard. Minuit sonne.

Le point aveugle :

Regarde mieux : éclat d’une cigarette sur laquelle on tire ; perle de sueur qui roule d’un front à une joue ; mèche de cheveux qu’une bouche capture. D’autres détails : ongles vernis rongés jusqu’au sang ; éclat de soie ; lame de couteau ; sachet en plastique passant de main en main ; lèvres entrouvertes sur un désir, une douleur.

Deux êtres en train de baiser, pressés contre le mur au plus froid de l’hiver, leurs doigts s’enfoncent dans la chair de l’autre. Brûlés par l’amour, touchés par les ténèbres.

Rouleaux de papier pour y lire des poèmes, en silence, au point obscur,

au point aveugle.

Un homme, les yeux lestés par le visage de son ex-femme, par le sourire perdu de sa fille. Il reste cinq heures dans les ténèbres. Pour finir, la police le tire des ombres auxquelles il se raccroche ; il hurle.

D’autres viennent pour des raisons bien à eux :

Insomniaques et espions, danseuses en galère, journalistes et magistrats, dealers et DJs, ceux qui passent les jours, ceux qui hantent les nuits, acteurs presque oubliés, sportifs ivres d’alcool et du désir des femmes, gais troubadours, purs et impurs, durs à cuire, putes du dimanche, rois de l’ennui. Tous viennent ici pour sentir le compte à rebours de l’aube,

au point aveugle.

Un désespéré s’y cache des voitures de police qui passent sur le front de mer, leurs sirènes en vagues de bruit.

Deux jeunes fugueuses se prennent pour des stars de ciné. Évadées de l’ennui. Toutes deux assoiffées d’amour, prisonnières de la vie, douleur blottie entre leurs paumes jointes comme un œuf d’oiseau déjà fendillé.

Le soleil se lève sur la ville et fait fondre le ciel. Et la ville se rapproche. Une nouvelle caméra sur le trottoir d’en face, l’objectif luit, noir et hostile, et un zoom…

Le point aveugle est révélé : quelques pas de trottoir sale, quelques mètres de mur, des recoins ; brique, plâtre et bitume, graffitis, noms et dates qui s’effacent déjà.

Rien de plus. Un lieu vide.

Les gens errent sans espoir de cachette. Bouches bien closes, désirs mis de côté. Les semaines passent. Jusqu’à ce que, par une nuit chaude et tremblante, les rumeurs naissent. Elles disent que, à l’autre bout de la ville, on a trouvé une nouvelle zone de ténèbres, un nouveau refuge.

Vous qui peut-être souffrez ce soir, venez à cet endroit. Vous qui souffrez d’angoisse et d’incertitude, trop exposés, trop nets, venez à cet endroit. Si le rictus de la lune vous torture, si la pluie noire vous rend trop visibles, si le soleil vous identifie, venez à cet endroit, venez au point aveugle. Reposez-vous. Vous qui parcourez cette ville dans des vêtements de sable, de rubans, de couronnes, d’or et d’argent, de bric, de broc, de tout et rien, insignes, pendentifs et emblèmes, venez à cet endroit. Reposez-vous. Et vous qui sentez la nuit blanche sourdre à votre front, ou sentez votre peau qui pèle, ou sentez votre chair de papier blanc en histoire encore à écrire, venez à cet endroit. Reposez-vous. Perdez-vous, renoncez. Ôtez toute direction à vos itinéraires. Lâchez prise.

Le crépuscule revient. Une femme arrive. Sa peau est de la nuance exacte des ténèbres au point aveugle. Elle se tient immobile et devient totalement invisible, y compris pour elle-même. Jusqu’à ce qu’il ne reste que sa voix, un soupir de plaisir, un souffle

car le corps

peu à peu

disparaît…